D’en haut, la tête à l’endroit

Écologie | Création audiovisuelle

Aux quatre coins du globe, des plaies béantes dans la terre et les forêts. Des montagnes d’immondices à l’orée des villes et des populations qui suffoquent. Des réserves d’eau douce qui fondent comme neige au soleil, quand elles ne sont pas empoisonnées. À travers sa nouvelle série documentaire Arte Dezoom, disponible depuis le 3 juin, le duo Såndl formé par Simon Bouisson et Ludovic Zuili prend de l’altitude. Il pose des images sur les drames écologiques, socio-économiques, culturels et humains du monde. Ils se jouent encore aujourd’hui. Au quotidien.

Simon Bouisson et Ludovic Zuili se rencontrent il y a quinze ans. Le premier est auteur-réalisateur, le second, chef opérateur-photographe. Ils se distinguent en solo. Puis rapidement, leur amitié et leur complémentarité professionnelle se doublent d’une connivence évidente quant aux voyages ayant du sens. C’est ainsi qu’ils réalisent ensemble Tokyo Reverse en 2014. Il s’agit d’un plan séquence d’un peu plus de neuf heures diffusé sur France 4. Ce projet fonde leur tandem Såndl.

Ça se poursuit il y a six ans avec la rencontre de Såndl et La Barone, une agence de production audiovisuelle parisienne créée en 2013 par Laetitia Barone. Leur idylle donne naissance à Product, une série documentaire dédiée à la découverte de la face cachée de la mondialisation. Elle est diffusée en 2015 sur Arte Future. Dix épisodes de 3 minutes chacun la composent. Elle obtient le prix de la meilleure série éducative au Rio WebFest l’année suivante.

Dezoom : un visage pour un décollage

3 juin 2019 : Såndl et La Barone remettent le couvert avec Dezoom. Co-produite avec François Duroux et Media 365, cette nouvelle série documentaire Arte est le spin-off de Product. Comme si la liste des stigmates laissés sur la planète par l’homme était sans fin. Cette fois-ci, chacun des dix épisodes inédits de 3 minutes commence par une immersion dans l’univers d’hommes et de femmes en plein labeur. Histoire de donner un visage à ces réalités “qu’on comprend sur place et non à distance devant son ordinateur”, confie Simon Bouisson.

L’engagement pour la planète : un engagement pour l’homme. C’est ce que celui-ci semble avoir omis ces dernières décennies. Mais nul besoin dans Dezoom d’user d’images chocs. Le système dramaturgique suffit à ébranler. Entre immensités naturelles bafouées, mastodontes mécaniques carnassiers et visions apocalyptiques semblant sortir tout droit des plus célèbres longs métrages de science-fiction, chaque épisode témoigne d’une folie collective entretenue avec soin. Les images des drones dépassent la seule technique. Couplées aux compositions électro originales d’Ateph Elidja, elles sont au service de “petits films édifiants et glaçants terriblement beaux”, précise Simon Boussion. “Une autre manière d’accentuer la bonne compréhension du message et son intégration.”

Vol au-dessus d’un nid d’horreurs

La toute première confrontation de chacun à l’horreur permet d’en saisir toute son essence. En parallèle, elle lève le voile sur les autres à venir. Pour Ludovic Zuili, elle se révéla en 1999 lors de la marée noire causée par le naufrage de l’Erika au large des côtes bretonnes. “Je revois les gens ramasser la matière noire sur les plages”, se souvient-il. “Sans évaluer précisément, à ce moment-là, l’impact que cela aurait sur eux, sur moi et sur la planète.”

Des horreurs évitables qui, finalement, ne le sont que trop rarement. Au contraire, elles se propagent, s’agglutinent au fond des océans jusque dans nos assiettes. “J’allais régulièrement voir mes grands-parents dans le sud de la France lorsque j’étais enfant”, explique Simon Bouisson. “Mon grand-père était chasseur. Il me montrait toutes ces espèces d’animaux et de végétaux qui disparaissaient d’année en année. Il m’évoquait tous les souvenirs qu’il avait des sons, des oiseaux, des insectes, des différentes plantes, des asperges sauvages. C’est ce qui m’a le plus marqué, plus qu’une catastrophe précise. Et cela marquera d’autant plus les générations actuelles et futures.”

Dezoom : envergure documentaire et créative

Pour Dezoom, Såndl répond à une double contrainte. D’une part, le format court de chaque épisode. “La série a été pensée pour les plateformes web et les réseaux sociaux. Il s’agit de prendre les gens par la main grâce à un concept fort. Elle n’est pas un documentaire de 52 minutes permettant de creuser le fond de chaque problématique”, explique Ludovic Zuili. “Malgré tout, elle devait inciter les gens à aller se renseigner par eux-mêmes sur les sujets développés dans chacun des dix épisodes.”

D’autre part, l’objectif consistait à s’imprégner de toute l’amplitude de chaque enjeu socio-économique, culturel et sociétal connecté aux réalités dévoilées dans Dezoom. “En amont, un gros travail préparatoire a été mené”, souligne Simon Bouisson. “Nous travaillions avec Google Earth une fois la thématique choisie. Notre règle : visiter les blessures à vif toujours en expansion de la Terre. Puis, nous avons mené plusieurs enquêtes avec des journalistes. Quant aux repérages, nous les faisions avec des fixeurs locaux. Nous disposions de peu de temps sur place. Et il n’était pas rare que nous changions de lieu pour le tournage et le vol de drone, du fait de l’obsolescence de certaines cartes satellites.”

Liste des voyageurs

Au-delà des constats, des slogans mercatiques et politiques, des process gouvernementaux impraticables du fait des pressions économiques, Dezoom réitère la prise de conscience”, explique Simon Bouisson. “Il ne s’agit pas simplement de considérer le jeune de 20 ans d’aujourd’hui, qui devra repenser sa façon de consommer. Mais aussi les industriels. Plus les gens communiquent sur ces réalités et les solutions pérennes qui pourraient exister, plus le monde a des chances, si ce n’est d’avancer, de se sauver lui-même.”

L’épisode réalisé à Ecija en Espagne se différencie des neuf autres dans ce sens. Le drone survole la centrale solaire andalouse qui alimente 30000 foyers de la région en électricité. Ce qui équivaut à 30000 tonnes de CO² en moins rejetés dans l’atmosphère. “Il s’agit là d’un début de solution”, précise Ludovic Zuili. “À l’heure actuelle, il faudrait couvrir toute l’Andalousie pour alimenter l’Espagne entièrement. C’était important pour nous de partager cette initiative technologique. Néanmoins, elle n’est pas la solution miracle pour encourager les changements quant aux modes de consommation énergétique.”

Vols intérieurs

Dezoom constitue une œuvre qui dépasse la trame documentaire usuelle. Elle délivre un message accessible au plus grand nombre. Celui-ci est axé sur les moyens de terrain, techniques et créatifs de Såndl. Pourtant, comme le rappelle Simon Bouisson, si “ces mini-films ne sont pas des campagnes de prévention ou des films à thèse”, mais plutôt “de petits films d’auteur caractérisés par un point de vue, une poésie, un mystère”, leur intérêt est encore ailleurs. Et pour cause.

Loin des donneurs de leçons, entre fascination et consternation, le duo Såndl incarne ses propres paradoxes pour lever le voile sur ceux de chacun. Si l’écologie fonde un consensus réel, le pillage en règle se poursuit. L’éducation et l’art constituent des pièces maîtresses pour (re)trouver la voie de la raison et celle de l’équilibre. Tout autant que l’expérience. “Au retour de notre tournage péruvien consacré à la déforestation de l’Amazonie, Ludovic et moi avons eu du mal à reprendre le cours de nos vies”, explique Simon Bouisson. “Dans notre train-train parisien, nous étions incapables d’oublier ces bulldozers remuant la terre sur 30 à 60 mètres de profondeur 24/24h. Et ce, pour déforester chaque année l’équivalent de la superficie de la Suisse. Comprendre ces chiffres-là impactent forcément tous nos gestes quotidiens. Et surtout notre façon de concevoir l’écologie et la préservation de la planète.”

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Merci beaucoup pour cette interview de Simon et Ludovic : à très bientôt pour d’autres projets Florian !

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